De la vie devant les yeux

Avril, 2019 - Texte de Jean-Louis Vincendeau (Philosophe, Plasticien)





L’intuition, l’empathie, le sens de l’espace et l’intérêt pour les liens qui unissent les êtres ; ceux qui passent devant lui à la portée de sa caméra, Ting-Chia Wu configure des situations de la vie de tous les jours avec un léger décalage des configurations mentales, nommées Gebilde, telles que
« lien, liaison, fusion ou association, combinaison, complication, etc. »

Ting-Chia Wu est parti d’une mosaïque figurant la chasse pour évoquer les sites de rencontre où proies et chasseurs se mettent en contact ; travail de recherche empirique avec des acteurs interrogés sur la question ; les réponses authentiques ont été privilégiées par lui du côté des relations humaines positives et de liens emprunts d’une plus grande liberté.

Il capte des jeux des physionomies en tant qu’expression des mouvements affectifs et des mouvements de l’âme en général qui vont de l’intérieur à l’extérieur jusque dans ses plus délicates vibrations fondées sur la même activité d’expression.

Les personnages se cherchent dans des espaces parfois sans profondeur qui jouent avec une certaine platitude mais qui n’est pas sans un certain mystère, lui même cultivé à un haut degré de raffinement.

Wittgenstein dit à peu près que les problèmes de vie, que les « Lebensproblemen » ne peuvent avoir de véritable solution que dans une autre « Lebensform », que dans une autre forme de vie ; et c’est à coup sûr cette autre forme de vie que Ting-Chia Wu tente d’esquisser dans ses films.

Fable de jeunes pousses qui scintillent au bout de leur vie, démêlant le chaos vers une étoile qui danse pour eux ; et l’amour peut-être qui s’en suit. En courtes séquences, et pourquoi non ?

Ce qui nous conduit à la formule de « Sittenbild », autrement dit un tableau de genre avec personnages idéaux. La vidéo est complice du regard plein d’empathie et créée un monde onirique inscrit dans le monde réel avec une belle liberté de ton que je propose de nommer
« fiction serpentine ».



















Du minuscule au Monumental ou l’art du décentrement



Avril, 2019 – Texte d’ Éric Minnaert (Anthropologue) ; extrait de la catalogue d’exposition « Du minuscule au Monumental » --- dans le cadre de la Nuit européenne des musées 






Le musée est un espace caractéristique du regard porté par l’Occident sur nos cultures, sur les cultures qui nous entourent et les espaces naturels. Il propose une lecture rassurante du monde, dans son organisation, par les cartels qui identifient chaque pièce muséographique. Mais aussi, simplement par sa présence dans la ville. Le musée est un repère, l’assurance de notre réalité dans le temps et dans l’espace. Pour ce faire, deux missions lui incombent, celle de conserver les œuvres du passé et celle de les valoriser en les montrant. Les salles d’exposition et les réserves constituent le cœur de tout musée. Espace symbolique d’une société vivante aux repères historiques maîtrisés, domptés.  

Aux origines des musées occidentaux, les cabinets de curiosités, ils apparaissent en cette période appelée Renaissance, ou la volonté d’appréhenter le monde que l’on découvre pousse les puissants, riches armateurs et rois, à réunir dans une pièce ou un simple meuble des choses rares, nouvelles et singulières pour les exposer, conservant par ce geste la cohérence de leur pouvoir. Hommage à la diversité et à l’étrangeté, mettant en scène les prémices de nos sciences modernes, regroupant de manière dense et hétéroclite, Naturalia, éléments d’histoire naturelle des trois règnes (minéral, animal, végétal), Artificialia, objets créés par l’Homme, Scientifica, instruments d’observations et Exotica objets ethnographiques. Au-delà d’une volonté de conserver, de classifier et de montrer, c’est bien une poétique du monde qui se révèle alors.

A l’attention des visiteur ! L’exposition que nous proposons met en confrontation les objets de la collection du musée des Antiquités de Rouen et les œuvres originales des étudiants des Beaux-Arts. Cette proposition est à voir dans la continuité de cette révélation de la poétique du monde, malmenant les lignes de son organisation et les classifications de notre pensée. 

Comment regarder ? Nous nous sommes tous un jour poser cette question. Faut-il commencer, dans un réflexe spontané et rassurant, par lire le cartel ? Faut-il s’affronter directement aux œuvres et mettre en questionnement nos connaissances ? Quitte à subir une déception. Ou tout simplement se laisser transporter par nos sensations brutes, condensées par le souvenir et l’expérience d’autre découvertes ?

Je me permettrais juste un conseil. Evitons l’ethnocentrisme !

Dans les salles de ce musée des Antiquités sont présentés des objets, d’autres temps, d’autres cultures que la nôtre. Gardons en mémoire que les Hommes qui les ont réalisés partageaient un imaginaire du monde basé sur d’autres croyances. Ne jugeons pas, car il n’y a rien d’irrationnel dans la fabrique de l’humanité, juste des logiques qui nous échappent et qu’il nous faut appréhenter avec un certain décentrement. J’ai bon espoir que les créations originales présentées en contrepont nous y aident.

(…)

Ainsi, Wu Ting-Chia avec son installation vidéo « Le désir, l’amour, la mort » interroge, comme il écrit : «  les questionnements qui traversent depuis toujours l’histoire de l’humanité, en apparaissant, selon les époques sous un jour différent ». Sa problématique est la suivante : « Comment confronter les inspirations antiques à notre regard contemporain ? » . Ce sont des vidéos qui sondent la place des sentiments humains, principe de création des œuvres qui nous entourent, révélant aussi l’écueil de l’ethnocentrisme. Avec Wu Ting-Chia, ce sont les émotions qui deviennent objet de recherche. Descartes qui écrit, « je pense donc je suis », sera le révélateur de l’individuation que nous ressentons si fortement aujourd’hui, trait caractéristique de notre culture occidentale. Alors ressentons-nous les événements de la vie comme un homme de la Rome antique ?